Rencontre avec Masha Sexplique: Un corps pour deux, sa BD, son post-partum

Un corps pour deux, c’est la bande-dessinée que Masha Sexplique (Masha Sacré), a co-écrit avec son père, illustrée par Roxanne Bee. Mais c’est surtout un objet engagé avec un message fort: briser les tabous sur le post-partum, libérer la parole des mères, et mettre en lumière sa réalité, sa maternité.

Masha est créatrice de contenu et fait de l’éducation sexuelle sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram où elle compte plus de 110k abonnés . Elle a lancé il y a plus de deux ans le #MonPostPartum. L’objectif: partager son vécu et celui d’autres mères de sa communauté pour reprendre leur parole volée et invisibilisée. Elle écrit sur son blog: « donner à voir le Post Partum, c’est reprendre le pouvoir« .

« Un corps pour deux » paru aux éditions Leduc.

Rencontre avec Masha.

Comment le #MonPostPartum devient une BD?

J’ai lancé le #MonPostPartum il y a deux ans et demi environ. Il y a quelques mois, les éditions Leduc m’ont contactée en me proposant d’écrire le livre.

À ce moment-là, ils lancent le label Leduc Graphic (la maison d’édition souhaite aborder « des sujets de santé, de développement personnel et de société sur un ton à la fois militant, joyeux et bienveillant » en utilisant la bd). On a discuté d’une BD.

Je suis un enfant de la bande-dessinée, mon papa est dessinateur et réalisateur de jeux vidéos c’était sont taf pendant 25 ans, donc quand elle m’a dit: « tu peux écrire une BD », je me suis dit « c’est ouf, je vais écrire une BD alors que depuis toutes petite j’en lis énormément! »

Assez naturellement j’ai proposé le projet à mon père. Au départ, c’était pour faire du consulting, me partager son expérience et faire que le projet se tienne. Finalement, ça s’est transformé en co-écriture. On a co-écrit la BD en plus ou moins un an et chaque vendredi à 14h on avait rendez-vous avec lui et la dessinatrice, on débriefait. On lui envoyait cinq à dix pages par semaines et on parlait du scénario avec les dessins. Quand on commencé à écrire on ne savait pas comment ça allait se terminer. 

Travailler avec son père sur le post-partum, c’est pas compliqué?

C’était pas facile. On n’a pas les mêmes points de vue sur tout. Au début, on s’est un peu pris la tête mais c’était juste le temps de quelques séances, on a fini par trouver notre équilibre. Je pouvais dire ce que je souhaitais, et lui aussi. Il savait que mon post-partum avait été compliqué, donc je ne lui apprenais rien. Ma maman a eu quatre enfants donc il sait que c’est un moment pas toujours facile. Je dois quand même avouer que les scènes de cul, c’est plus compliqué à écrire avec mon père. (rires)

Je suis hyper féministe, parfois radicale. C’est normal que nos perceptions et vécus soient différents. Mais avec du recul, ça n’aurait jamais été la même chose sans mon père et son expérience en création de récits. L’histoire n’aurait jamais été aussi profonde et construite que ce qu’elle est.

Quelles ont été tes peurs, tes doutes?

J’avais beaucoup de peurs: peur de trahir ce que j’avais vécu, de trahir mon conjoint et son vécu qui est aussi hyper complexe, ou même peur de blesser des gens. Par exemple par rapport à ma colère envers le monde médical, je suis assez lucide aussi, c’est un milieu qui manque cruellement de moyens et il y a des choses qui ne dépendent pas d’eux, ils sont aussi des victimes.

J’avais envie de dire ce que je voulais sans dire que tout est noir ou blanc, sans que ça soit tranché. Je ne veux pas dire que la maternité c’est un truc horrible, mais je voulais mettre en lumière des choses difficiles même si il y a aussi des trucs cools! Ce n’est pas tout noir ou tout blanc et la nuance était parfois compliquée à mettre sur papier. 

Je ne veux pas dire que la maternité c’est un truc horrible, mais je voulais mettre en lumière des choses difficiles même si il y a aussi des trucs cools! 

Pourquoi ce tabou autour du post-partum?

Depuis longtemps, dans nos représentations médiatiques, (films, magazines,…) on dépeint les mères comme épanouies, heureuses, comme si elles avaient systématiquement trouver leur accomplissement dans la maternité. Cette rhétorique sert à contrôler la perception qu’on se fait de la maternité, à attirer et créer un attrait pour cette sphère.

Du coup il n’y a que le coté positif qui existe: « je suis très heureuse d’être maman ». En ne voyant que le positif, on pense que ce sera pareil pour nous! Et puis d’un coup, on se retrouve confrontée a des réalités psychologiques, des inégalités de genre qui se creusent au moment du post-partum auxquelles on n’est pas préparées. Le tabou blesse là: « je suis un monstre, je ne correspond pas à ce qu’on m’a vendu, je ne suis pas comme ces autres femmes et mamans qui gèrent, j’ai un problème ». Ça engendre de l’isolement et ça fait très mal. On vit dans une société où la famille est plus éloignée géographiquement et ça favorise cet isolement néfaste. 30% des mères font un dépression post-partum, ce n’est pas rien. 

Cette rhétorique sert à contrôler la perception qu’on se fait de la maternité.

Quel accueil pour la BD auprès des lectrices.eurs?

Les retours que j’ai eu c’est un peu comme toi, je l’ai dévorée (j’ai lu la BD en une seule fois, elle se dévore littéralement!), j’ai lue en une fois, et pas mal d’autres retours positifs. Je suis heureuse car nous sommes arrivés à bien doser pour ne pas que ça soit horrible.

J’ai eu des retours de personnes qui ne sont pas parents et qui sont heureux d’avoir une vision plus nuancée, qui se disent que ça va leur permettre de faire des choix en conscience, toujours en gardant à l’idée que c’est un vécu individuel mais il y a quelque chose d’universel dans le propos. 

D’autre part, beaucoup de mamans disent que ça fait du bien de voir une autre personne prendre la parole et d’une certaine façon légitimer leur vécu.

Pourquoi écrire une BD sur le post-partum?  

Je ne voulais pas faire de ce livre une thérapie. J’ai une psy pour ça! (rires). Souvent quand on veut faire de son projet une thérapie, on se perd, on ne sait plus où on va et on perd le propos. J’avais surtout envie de montrer à quel point on est fortes, à quel point on gère! Tout ça en racontant une histoire. 

Le fait de devenir maman, ça fait prendre conscience de à quel point on est trop fortes! Souvent les mamans sont vues comme des personnes un peu chiantes, qui font le linge, le ménage et c’est pas hyper fun. Mais en fait, quelle force, quelle détermination, quelle dévotion il faut pour faire tout ça. C’est un petit hommage, à ma façon.  

Le post-partum: un sujet féministe?

Je pense que il y a eu une période du féminisme où on voulait se détacher de la maternité parce que c’était l’esclavage (ce qui n’est pas totalement faux). On a tellement rejeté ça qu’on a rejeté les enfants. Je pense que c’est le groupe social le plus opprimé (toutes les blagues passent sur les gosses…).

Ça a déteint aussi sur l’exclusion des mères, même dans les milieux féministes. Quand on est maman, on n’a pas les mêmes problématiques que quand on ne l’est pas. Les réunions dans les asso féministes se font parfois à 19h, heure où on est en famille etc. Les mères font aussi un travail énorme qui est celui de s’occuper des enfants pour que les hommes puissent élever leur carrière et avoir des passe-temps, tandis que les femmes s’occupent des enfants.

L’enjeu féministe est que les mères aient une reconnaissance, il faut repenser la société en l’adaptant pour les enfants et pour les mères.

Et on fait quoi pour briser le tabou du post-partum?

Je pense qu’il faut deux choses: libérer la parole pour se sentir en confiance et mettre en place des mesures institutionnelles.

Il y a beaucoup de blagues hyper violentes qui participent à l’exclusion des enfants et donc à l’exclusion des mamans. Ça c’est problématique: j’ai pas envie de parler de mon vécu sinon je plombe l’ambiance à l’apéro, si je sors pas parce que mes enfants doivent dormir alors je suis la daronne relou qui a changé parce qu’elle a un enfant. Donc la première chose: un espace de parole. Écouter nos mamans, écouter nos soeurs, écouter les personnes autour de nous qui ont des enfants et qui sont ok pour nous parler. Mettre en valeur la transmission du savoir des ainées aux plus jeunes.

Deuxième chose: des mesures institutionnelles. Ça commence à bouger avec le #MonPostPartum. Le ministres des familles avait mis en place le programme des « mille jours » avec la détection du post-partum (consultations psy, accompagnement aux jeunes parents). Ce sont des services spécifiques qui peuvent aider et font bouger les choses! 

Nous avons besoin d’un espace de parole. Écouter nos mamans, nos soeurs, écouter les personnes autour de nous qui ont des enfants.

Tu as sorti un nouveau projet: « vendredinuit ». Tu nous en dis plus?

Vendredinuit, c’est une plateforme d’éducation sexuelle 100% en ligne co-créée avec Edwige du compte Instagram @wicul_. On a lancé ce projet pour plusieurs raisons. D’abord, ce qu’on fait sur Insta, c’est de l’éducation sexuelle gratuite et il y a évidemment beaucoup de censure, ce qui est compréhensible car on parle de choses explicites.

La deuxième chose, c’est une réalité: il faut gagner sa vie et surtout avec des projets qui font sens pour nous, qui soient ok avec nos valeurs. Et c’est ça qu’on adore faire: l’éducation sexuelle.

Sur Vendredinuit, on a créé des ateliers théoriques par exemple sur la libido. On y parle fonctionnement ou libidos pas synchronisées par exemple.

Il y a aussi des ateliers tutos sexo: des démonstrations concrètes sur des jouets réalistes. Comment masturber un pénis ou une vulve, on montre tout ça au travers de démos.

La nouveauté c’est les programmes! Ce sont des cours que tu peux suivre à ton rythme, soit écrits soit en vidéos et exercices.

L’idée c’est de rappeler que le sexe ça s’apprend et on peut clairement apprendre à sexer! Je pense qu’on ne peut plus se voiler la face là-dessus: il y a une lacune énorme en éducation sexuelle. Ça se ressent, même sur des questions très basiques il y a des besoins énormes. Ça va progresser, on le sent, petit à petit!  


Après cette interview/discussion passionnante, j’ai un énorme sourire. Masha m’a transmis le sien, bien présent pendant toute notre causerie et accompagné de sa passion pour son métier et de son envie brûlante d’éduquer à la sexualité sans tabous. Alors, si on apprenait à sexer?

Rendez-vous mardi prochain, 8h ❤️

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